Christian Prudhomme : “Pour être patron du Tour de France, il faut un excellent foie”

À une semaine du départ du Tour de France 2023, prévu le 1er juillet à Bilbao au Pays Basque espagnol, le patron de la mythique course cycliste, Christian Prudhomme, partage sur France Bleu quelques moments de son quotidien et quelques-uns de ses meilleurs souvenirs.

J-7. La Grande Boucle s’élancera ce samedi 1er juillet de Bilbao, au Pays basque espagnol. Au programme de cette 110e édition : six régions traversées, 23 départements visités et un total de 30 cols ou côtes ou arrivées en altitude classés en deuxième, première ou hors catégorie. Un record. Événement sportif majeur de l’été, hommage au patrimoine naturel et historique du pays, le Tour de France est aussi synonyme d’intenses journées de travail pour le patron du Tour, Christian Prudhomme, qui partage sur France Bleu un peu de son quotidien et quelques-uns de ses meilleurs souvenirs.

France Bleu : Christian Prudhomme, quel est votre premier moment de la journée en tant que patron du Tour de France ?

Christian Prudhomme : C’est d’écouter France Bleu et France Info (…) et puis de regarder sur les applications tout ce qui se passe. Ensuite, on se rend sur le lieu du départ de l’étape du jour – nous ne sommes pas forcément toujours juste à côté – pour être sur place au plus tard à l’ouverture du village, c’est à dire trois heures avant le début de la course.

Quel est votre dernier moment de la journée en tant que patron du Tour ?

C’est de dire au revoir aux élus à l’issue du dîner. Vingt-et-une étapes du Tour de France, vingt dîners officiels, j’ai un bon coup de fourchette et parfois, on me demande “mais que faut-il pour être directeur du Tour ?”, je réponds en blaguant à peine “il faut un excellent foie”.

Parce que le Tour de France, c’est aussi du partage et de la convivialité. Le parcours se dessine aussi grâce aux liens que nous avons avec les élus que nous rencontrons et qui nous accueillent – puisque le terrain d’expression des champions et des championnes, c’est la route qui ne nous appartient pas. La table, c’est du partage, les premières années, lorsque j’étais adjoint de Jean-Marie Leblanc, je n’étais pas à l’aise avec ces dîners, ce n’était pas mon monde, je ne connaissais pas. Mais un repas, quand on ne connaît pas les gens, il n’y a pas meilleur moyen de partage quand on a simplement deux ou trois heures.

Quel est votre moment préféré de la journée en tant que patron du Tour ?

C’est quand un champion attaque et qu’il se détache, c’est l’aspect sportif. Je suis directeur du Tour de France, mais je reste évidemment un amoureux, un passionné du Tour. J’ai eu envie d’être journaliste grâce au Tour de France, grâce à France Inter, les 100 derniers kilomètres étaient retransmis à l’époque avec Jean-Paul Brouchon, Émile Toulouse, Pierre Salviac parfois, qui a ensuite été l’un de mes patrons à France Télévisions. La radio, c’est le média du rêve, c’est ça qui vous donne envie, j’ai eu envie et j’ai rêvé d’être journaliste, j’ai rêvé de commenter le Tour de France et j’ai eu la chance de le faire à la radio, puis à la télévision. Je n’ai jamais rêvé d’être directeur du Tour de France, mais j’avoue que depuis seize ans – puisque c’était mon 17ᵉ tour – je m’en satisfais, c’est une chance immense, un privilège exceptionnel. J’ai une chance formidable. Les patrons du sport des entreprises de presse où j’ai travaillé, Pierre Cangioni à La Cinq, Patrick Chêne et Charles Biétry à France Télévisions ont permis à ma vie d’être plus belle.

Quel est le moment qui vous a le plus marqué dans votre carrière de patron du Tour ?

C’était une ligne de départ du Tour à Megève, je crois, et il y avait un petit gamin qui était là avec ses parents. Il était derrière les barrières, il était exactement sur la ligne de départ. Il avait des yeux extraordinaires, il avait envie cet enfant-là. Et je demande aux gens qui étaient là, “c’est votre fils ?” , ils me répondent “Oui, il s’appelle Nathan”, et je dis : “est-ce qu’on peut le faire passer de l’autre côté des barrières ?”

Et je l’ai fait monter dans la voiture rouge, la fameuse voiture rouge à toit ouvrant avec le gyrophare. Je l’ai installé à mes côtés et je lui ai dit : “Tu vois, là où tu es, c’est là où le président de la République s’installe”. Puisque ces dernières années, sur le Tour de France, qu’il s’agisse de Nicolas Sarkozy, de François Hollande ou d’Emmanuel Macron, le président de la République vient régulièrement. Je lui ai montré comment on ouvrait le toit ouvrant, comment on faisait fonctionner le gyrophare, le klaxon spécifique du Tour de France, et il avait un sourire extraordinaire. Je ne l’ai jamais revu, mais je n’oublierai jamais son sourire et je crois que lui, le petit Nathan, peut-être qu’il va nous entendre, en tout cas si ses parents entendent, je serai absolument ravi d’avoir de leurs nouvelles.

Pouvez-vous nous décrire le moment sportif qui vous a le plus marqué sur la route du Tour, en tant que patron ?

L’un des moments les plus forts pour moi, cela a été l’arrivée unique au col du Galibier en 2011. D’une part, parce que le vainqueur d’étape, Andy Schleck, avait triomphé après une très longue échappée, qu’il y avait dans la vallée un vent défavorable et que tout le monde pensait qu’il n’irait pas au bout. Ensuite, parce que Thomas Voeckler, ce jour-là, a sauvé son maillot jaune pour quinze secondes. Après, parce que Cadel Evans, l’Australien, a pris les choses en main, ce qui lui a permis de réduire l’écart et donc finalement de gagner le Tour de France. Mais aussi parce que c’était la première fois que nous avions trois zones techniques à l’arrivée, c’est à dire que cette arrivée-là n’était possible que si tous les gens dont on ne parle jamais, tous les gens qui sont derrière, dans la logistique, les techniciens… Si ces gens-là n’avaient pas tout donné, nous n’aurions pas pu faire cette arrivée-là.

Et quand l’étape est belle, quand un Thomas Voeckler aimé par les gens garde son maillot jaune, quand un Cadel Evans prend les choses en mains, ça rejaillit sur tous ces gens de l’ombre à qui on dit “Tu étais sur le Tour”. Et si le Tour est bien ou pas, bien, on leur dit “Ah bah c’était bien le Tour, ou c’était pas bien”. Et là, il y avait une vraie fierté et pour moi, c’était une vraie récompense donnée par les champions à tous ces gens dont on ne parle jamais, mais sans lesquels il n’y a pas de Tour de France. Ça n’est pas possible de faire le Tour de France si, derrière, il n’y a pas des gens qui donnent. On ne parle pas assez d’eux. Quand j’étais journaliste, je ne m’intéressais qu’aux champions, mais j’ai bien vite compris dans l’organisation que si on ne fait pas attention à la technique, à la logistique, il n’y a rien. C’est vrai aussi d’ailleurs à la radio. Donc merci à vous et merci aux gens qui sont derrière, à ceux qui m’ont aidé quand j’étais autrefois journaliste à la radio parce que, vous savez, des gens dont on ne parle jamais, ils nous ont sauvés plus d’un coup.

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